Ma page était en état de siège. Il restait plus de décombres d’écriture qu’un quelconque début de nouvelles.
Je regardais les aiguilles de l’horloge remonter lentement vers le dernier délai.
Midi.
Il me restait 25 minutes pour terminer cette nouvelle et l’envoyer au journal. « C’est votre dernière chance, Léa. Après je considère que notre contrat se termine. » m’avait dit le rédacteur en
chef.
Ma dernière chance, comme si j’en avais déjà eu de la chance.
Depuis 7 mois que je leur écrivais une nouvelle tous les 15 jours, j’avais juste pu m’acheter un PC d‘occasion. Nègre, c’est de l’exploitation. Du travail à la chaîne avec aucun espoir
d’affranchissement au bout. C’était lui qui faisait les plateaux de télé et les émissions littéraires pour son style révolutionnaire. Moi je vidais mon esprit de mes souvenirs pour remplir son
estomac de caviar et de petits fours.
Un fond de café froid remplissait la tasse à coté de mon clavier. Un cracker salé s’émiettait sur mon bureau depuis hier.
Ou avant hier peut-être.
Un café bien fort me ferait du bien.
18 minutes
Encore quelques lignes et BlueAngel s'envolerait par la fenêtre de son hôpital pour échapper aux médecins et à sa maladie, et à l'atterrissage j'aurais mes 50 euros.
Je regardais mon visage émacié dans le miroir de la cuisine. Mon teint se grisait, je ne sortais pas assez, le soleil de ce début d’été me faisait mal, et puis il y avait tous les autres. J’ai
fait chauffer un peu d’eau pour mon café.
« BlueAngel ne sait pas voler »
Je me retournai brusquement.
« Qui est là ? »
« BlueAngel ne sait pas voler »
Une voix en provenance de la pièce à coté répétait cette phrase dans un sanglot. Je regardai autour de moi, n’importe quoi pour servir d’arme, un poêlon, un couteau, n’importe quoi, pour arme
et je glissai ma tête par l’ouverture de la porte de la cuisine.
Ma chambre était vide. Juste le ventilateur de l’ordinateur qui grognait et les voiles des fenêtres qui s’agitaient sous un vent chaud. Le sifflement de la bouilloire me fit sursauter et
redescendre sur terre.
« Putain, j’ai des hallucinations à présent. » Mon front était recouvert de sueur, j’avais flippé, flippé pour rien. Il n’y avait rien, pas de voix, pas de voix ailleurs que dans mon
imagination. J’ai versé l’eau chaude sur la chicorée et je me suis installée devant mon écran.
… « BlueAngel ne sait pas voler »
Devant ma fenêtre, à contre jour, une ombre de Sylvidre me regarde de ses yeux noirs.
-« Qui … qui es-tu ?
-Je suis BlueAngel …
-BlueAngel n’existe pas ! C’est un personnage inventé !
-En es-tu si sûre, Léa ?
-Mais bien sûr. Je l’ai créé de toutes pièces. Une histoire de plus, rien d’autres, juste une histoire inventée.
Le corps maigre de la jeune femme s’avança vers moi, tout en prononçant chacun des mots que je venais d’écrire.
BlueAngel ouvre, ouvre, ouvre la fenêtre. BlueAngel sait que ça ne sert à rien, BlueAngel sait. Des voix complotent. BlueAngel s’est assise sur le rebord de la fenêtre. La porte ne
résistera pas. BlueAngel s’envolera en même temps que la porte.